Observatoire des Rythmes et des Temps de vie des Enfants et des Jeunes

Intervention d’Aziz Jellab, Inspecteur Général de l’Education Nationale

Dans son intervention, Aziz Jellab inspecteur général de l’Education Nationale et sociologue de formation, analyse dans un premier temps le lycée professionnel d’aujourd’hui en faisant un bref retour sur son histoire, avant de passer à la notion du temps des élèves qui constitue la problématique de notre journée.

Le lycée professionnel entre socialisation, qualification et insertion professionnelle.

Le Lycée professionnel qui scolarise le tiers des lycéens, est une institution variée et  plurielle. S’il a joué un rôle essentiel dans la démocratisation scolaire et l’accès à la qualification, il accueille désormais des publics de plus en plus hétérogènes, souvent fragilisés socialement et scolairement.

Historiquement associé à la formation d’une élite ouvrière qualifiée, il constituait un véritable levier d’ascension sociale dans une société industrielle en expansion. Le CAP qui a construit le Lycée Professionnel, était très sélectif. Il est aujourd’hui disqualifié (28% des élèves de CAP ont des parents inactifs) bien que 50 % des élèves ayant obtenu le CAP poursuivent leurs études. Les élèves de LP étaient essentiellement des enfants d’ouvriers, ils sont aujourd’hui des élèves en difficulté.

Beaucoup d’entre eux n’ont pas choisi leur orientation mais le LP est une structure essentielle. Il contribue à la démocratisation sociale. important du point de vue d’un rapport au savoir nouveau.

Contrairement aux reproches qui ont été faits, la réduction de la durée des parcours a aidé les élèves. Symboliquement, l’alignement avec les autres bacs était important. Certes, sur 100 élèves entrant en LP, 33 abandonnent mais 70% demandent à poursuivre leurs études.

Même si la proximité sociale entre les enseignants et les élèves est moins forte aujourd’hui, les professeurs prennent les élèves comme ils sont et déploient des stratégies intéressantes pour mobiliser les élèves et donner du sens aux apprentissages. Ce qui fait réussir les élèves c’est la relation aux enseignants. Ils peuvent s’appuyer sur le professionnel pour travailler les apprentissages scolaires. Cependant, les difficultés demeurent importantes, notamment autour des enseignements généraux souvent perçus par les élèves comme trop abstraits ou éloignés de leurs préoccupations concrètes. Une des difficultés est la mise en cohérence des temps d’apprentissage et des temps de formation.

Par ailleurs, des débats subsistent entre les finalités des diplômes et les contenus. Les CAP restent très reconnus dans le milieu professionnel, contrairement aux bacs pro.

Ce décalage entre le diplôme et l’insertion professionnelle est plus fort encore pour des élèves suivis en AESH, en particulier avec la visite médicale qui interdit parfois l’insertion. Le risque du leurre est important. Mais la question ne peut pas être traitée uniquement par l’Education Nationale qui devrait pouvoir travailler avec les secteurs du médico-social et du social 

Temporalités scolaires et rapport au temps

Le rapport aux études est souvent éclaté entre le temps scolaire et le temps personnel, mais aussi entre le temps des stages et du travail, fréquemment perçu comme plus concret et plus légitime que celui du lycée. Les élèves subissent ce paradoxe entre leur temps en lycée, sachant que les enseignants donnent rarement des devoirs maison et surinvestissent les apprentissages scolaires, et celui de l’extérieur qu’ils considèrent comme « la vraie vie ». Aller dehors est intéressant pour les élèves.

Par ailleurs, ils sont confrontés très tôt à la nécessité de construire un projet professionnel alors même qu’ils disposent de peu de ressources sociales, culturelles ou scolaires pour le faire sereinement. La pression du projet et de l’orientation peut ainsi produire des « temporalités contrariées », où l’élève peine à articuler présent et avenir. Certains élèves ont besoin de davantage de temps pour apprendre, se reconstruire scolairement, mûrir un projet ou simplement retrouver confiance en eux.

Les élèves ont entre 32 et 35 heures de cours par semaine, auxquelles il faut ajouter les temps de transport (jusqu’à 3h par jour). Mais la DEPP a étudié les temps de travail des élèves et constaté qu’Il leur manque en général 2 semaines de cours. On trouve en effet beaucoup plus de contractuels en LP avec un absentéisme important. Et les enseignants sont très sollicités pour les évaluations y compris pour l’enseignement privé. 

En conclusion, une attention particulière doit être apportée aux élèves les plus fragiles. Cela implique de concevoir le lycée professionnel comme un lieu de formation, mais aussi comme un espace d’épanouissement personnel et de reconstruction de soi. Mieux prendre en compte le rapport au temps des élèves apparaît comme une condition indispensable pour favoriser leur réussite, leur engagement dans les apprentissages et leur émancipation.